“Le Jeune Ahmed” vaudra-t-il une troisième Palme d’or aux frères Dardenne?

“Le Jeune Ahmed” vaudra-t-il une troisième Palme d’or aux frères Dardenne?


Pour la première fois, dans “Le Jeune Ahmed”, les frères Dardenne jouent la carte politique en racontant l’histoire d’un jeune musulman radicalisé. Le film sera, en outre, présenté au festival de Cannes, cette semaine. “On peut aussi se ramasser à Cannes, et plus lourdement que n’importe où ailleurs.”

Huit nominations, mais toujours une nouvelle aventure. Même si Jean-Pierre (68 ans) et Luc (65 ans) Dardenne ont présenté “La Promesse” en 1996 à la Quinzaine des Réalisateurs (une sélection parallèle et hors compétition du Festival de Cannes où est présenté le travail de jeunes réalisateurs et de grands noms), ils ne sont sont nullement blasés aujourd’hui.

Car à deux occasions, ils ont remporté la Palme d’or, un exploit que seule une poignée de cinéastes -dont Francis Ford Coppola, Ken Loach, Michael Haneke et Emir Kusturica- peut s’en vanter. Par contre, leur dernier film, “Le Jeune Ahmed”, leur donnera peut-être l’occasion d’être les premiers à pouvoir ajouter un troisième prix à leur palmarès.

‘Le Jeune Ahmed’ permettra-t-il aux frères Dardenne de remporter une troisième Palme d’or?
©Christine Plenus

Ce long-métrage ne marque pas de revirement dans leur carrière. La signature des Dardenne, des drames humanistes dépouillés à l’esthétique documentaire, se retrouve dans “Le Jeune Ahmed”. Ce qui est nouveau, c’est qu’ils s’attaquent à une question autour d’un sujet sensible et brûlant: la radicalisation d’un jeune musulman, Ahmed, qui, sous l’influence d’un imam fondamentaliste, se retourne contre sa professeure progressiste.

Je dois avouer que j’ai été déçu quand j’ai vu “Le Jeune Ahmed”.

Luc & Jean-Pierre Dardenne (après un instant d’étonnement): “Aïe!”

Je pensais que vous feriez enfin une comédie, mais non.

Luc Dardenne (rit): “Ce film est déjà moins froid que notre précédent, ‘La fille inconnue’.”

Je suis toujours frappé par votre sourire. Pourquoi ne le retrouve-t-on pas dans vos films?

Luc Dardenne: “Vous savez, Woody Allen est vraiment insupportable, toujours de mauvaise humeur. Et pourtant, il fait des comédies. Nous non plus, nous ne sommes pas comme nos films.”

©Christine Plenus

Vous n’avez jamais l’impression qu’il manque quelque chose dans votre œuvre?

Luc Dardenne: “Au début de notre carrière, après une mauvaise expérience (le film ‘Je pense à vous’, NDLR), nous avons décidé de ne plus faire que ce qui nous réussit. Nous devions trouver notre propre voie car nous n’étions pas des professionnels vu que nous n’avions pas suivi de formation de réalisateurs. Depuis ‘La Promesse’, nous puisons en nous-mêmes notre inspiration et suivons nos acteurs, un peu comme dans un documentaire. Je ne pense pas qu’une comédie soit à notre portée. Même si Jean-Pierre et moi aimerions pouvoir en faire.”

Jean-Pierre Dardenne: “Une comédie musicale, par exemple.”

Luc Dardenne: “Nous sommes tous les deux de grands fans des films de Charlie Chaplin -‘Les Temps Modernes’, ‘Les Lumières de la Ville’- c’était un génie, un cas à part. Aujourd’hui, les génies comiques sont rares.”
Jean-Pierre Dardenne: “Nous devrions peut-être essayer!”

Profondément choqués

‘Le jeune Ahmed’ se déroule dans la Belgique d’aujourd’hui et relate le destin du jeune Ahmed, 13 ans, pris entre les idéaux radicalistes et les appels de la vie.
©Christine Plenus

L’inspiration, vous la trouvez plus souvent dans les faits divers que dans les grands titres. Pourquoi un film sur la radicalisation?

Luc Dardenne: “À cause des attentats. Charlie Hebdo et le Bataclan à Paris, l’aéroport et le métro à Bruxelles. Ils nous ont profondément choqués. Nous avons testé différentes idées pour en parler, mais nous sommes finalement arrivés à la conclusion que ce n’est pas la façon dont quelqu’un se radicalise qui nous intéresse.”



J’adorerais que de jeunes musulmans viennent voir notre film. La seule question est de savoir si les écoles auront le courage de le faire.


Luc Dardenne: “Il y a déjà tant de choses qui ont été écrites à ce sujet! Le processus, le contexte, le profil psychologique des musulmans qui se radicalisent… Des films ont déjà été réalisés à ce propos. Nous avons pensé qu’il serait plus intéressant de voir comment ils se déradicalisent. Du moins, si c’est possible. Nous savions que nous devions prendre le fanatisme au sérieux. Un fanatique pense qu’il a le monopole de la vérité et qu’il rend service au monde et aux autres, même s’il commet un meurtre. Si vous voulez lui expliquer que ses actes sont immoraux ou inhumains, il ne comprendra pas. Il vous prendra pour un fou. C’était ça notre point de départ.”

Ahmed a 13 ans à peine. Qu’est-ce qu’un personnage principal aussi jeune peut bien apporter à l’histoire?

Luc Dardenne: “Nous avions d’abord envisagé un personnage plus âgé, mais, pour lui, c’est sans doute déjà trop tard: on ne le sortira plus de la radicalisation. Un enfant de 13 ans a peut-être encore une chance. Nous en avons parlé avec un psychanalyste qui dirige le centre de déradicalisation en France. Il nous a expliqué qu’il est plus probable qu’un adolescent radicalisé radicalise sa mère et sa copine, alors que l’inverse n’arrive jamais.

Nous savions donc que l’amour n’apporterait pas de réponse. Avec un enfant comme personnage central, nous avons pu montrer comment le discours de l’imam peut le séduire. Ahmed va même jusqu’à être plus convaincu que l’imam. En même temps, il reste un enfant et le spectateur comprend que ses convictions et ses dures paroles ne viennent pas d’Ahmed lui-même: elles lui ont été inculquées. En tant que spectateur, on ne peut qu’espérer qu’à un moment donné, la vie prévaudra sur l’idéologie de la mort.”

Un film, pas un procès

Vous êtes-vous sentis plus responsables que d’habitude parce que le film se déroule dans un milieu que vous connaissez moins bien?

Luc Dardenne: “Nous avons été très prudents. Nous avons fait le maximum pour refléter les musulmans croyants dans toute leur diversité. Nous ne stigmatisons personne. ‘Le Jeune Ahmed’ est une ode à l’impureté, en réponse à l’idéologie fanatique de la pureté. Vivre, c’est mélanger des choses. C’est pourquoi, en tant que réalisateurs, nous n’avions pas le droit de faire une distinction claire entre personnes pures et impures, entre bons et mauvais musulmans.”



Nous ne faisons ni polémiques ni de pamphlets car nos personnages posent des questions universelles.

Jean-Pierre Dardenne: “Je comprends votre question, mais ce n’est pas notre préoccupation. Nous ne faisons ni polémiques, ni pamphlets. Nos personnages posent des questions universelles. Si nous sommes libres de travailler à notre idée, nous évitons que le film devienne un pamphlet ou une caricature. ‘Le Jeune Ahmed’ n’est pas un procès, mais on ne peut pas nier non plus qu’il y ait des musulmans radicalisés responsables de massacres. Nous devons pouvoir le dire, sinon, c’est du chantage.”

Au début de votre carrière, avant même de faire des documentaires, vous avez tourné des vidéos d’inspiration sociale que vous avez fait projeter dans certains quartiers de Liège. Avez-vous des projets similaires pour “Le Jeune Ahmed”?

Luc Dardenne: “Nous n’y avons pas encore réfléchi, mais s’il y a des travailleurs sociaux ou des enseignants qui souhaitent le faire, nous participerons certainement. J’adorerais que des jeunes musulmans viennent voir notre film. La seule question est de savoir si les écoles auront le courage de le faire.”

Pourquoi auraient-elles peur?

Luc Dardenne: “Parce qu’un film comme celui-ci peut créer des tensions dans leur classe. Pour un professeur de religion, de morale ou d’histoire, ça ne doit pas être facile de soulever la question de la radicalisation. Il est vrai que je suis mal placé pour porter un jugement à ce sujet. Je n’enseigne pas dans les premières années du secondaire, à des élèves de l’âge d’Ahmed. Nous proposerons certainement le film dans le circuit scolaire, dans le cadre du dispositif ‘Écran Large sur Tableau Noir (au cinéma Galeries, à Bruxelles NDLR). J’espère qu’il y aura des écoles qui embrayeront.”

Record de vues

Justement parce qu’il soulève un sujet difficile, êtes-vous encore plus satisfaits que “Le Jeune Ahmed” soit en compétition à Cannes?

‘Rosetta’ (1999): Palme d’or et Prix de la meilleure actrice pour Émilie Dequenne.
©Photo12

Jean-Pierre Dardenne: “Nous sommes toujours satisfaits quand nous sommes sélectionnés à Cannes, mais il est vrai que le film est un peu atypique. C’est un cinéma plus politique. C’est la première fois que nous allons à Cannes avec une histoire étroitement liée à l’actualité.”

Luc Dardenne: “Les radicalisés de l’EI ont envoyé un message vidéo pour se féliciter des attentats au Sri Lanka et déclarer que d’autres suivront.”
Jean-Pierre Dardenne: “Je me demande comment le public réagira à Cannes. C’est bien que ‘Le Jeune Ahmed’ y fasse sa première. En tant que cinéastes, nous ne pourrions rêver plus grande plateforme. En une journée, nous touchons le monde entier!”

Luc Dardenne: “Le film semble déjà parler à l’imagination: on n’avait jamais eu autant de vues pour une bande-annonce. Mais c’est à cause du sujet, pas du nom Dardenne!” (rires)

Cannes n’est pas le seul festival de cinéma prestigieux du monde. Vous n’avez jamais envie de prendre l’air?

‘L’enfant’ (2005): Palme d’or.
©rv

Luc Dardenne: “Il n’y a rien de mieux que Cannes. C’est l’occasion parfaite de donner à notre film un rayonnement qui s’étend bien au-delà de la Belgique et de la France. Il y a environ 4.000 journalistes: nulle part ailleurs, vous ne trouverez plus de presse. En même temps, il y a une forte concentration d’exploitants, de distributeurs et d’acheteurs de films. Bien sûr, ce n’est pas toujours un succès. Ça passe ou ça casse. On peut aussi se ramasser à Cannes, et plus lourdement que n’importe où ailleurs.”

C’est donc la huitième fois que vous présentez un nouveau long métrage à Cannes. Êtes-vous encore nerveux?

Jean-Pierre Dardenne: “Oui. Enfin, je ne vais pas répondre à la place de Luc, parce que nous réagissons chacun à notre manière. Mais oui, j’ai les nerfs à fleur de peau.”

‘Le gamin au vélo’ (2011): Grand prix du jury
©Collection Christophel

Luc Dardenne: “Je suis moins nerveux qu’au début. Sauf en ce qui concerne le film. Ce qui m’agace, c’est tout ce qu’il y a autour. Notre productrice vient de me dire que je ne devrais pas porter mon costume gris pour la première. Elle a découvert que les invités qui viennent sur le tapis rouge l’après-midi portent toujours des costumes sombres. (rires) Ce genre de chose me tape sur les nerfs.”

Jean-Pierre Dardenne: “Tu pourrais peut-être devenir créateur de tendances! (rires) Il faut bien qu’il y ait un premier.”

Le jeune Ahmed – Bande annonce



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