Le chorégraphe Benjamin Millepied présente son ballet ‘Bach Studies’ à Anvers

Le chorégraphe Benjamin Millepied présente son ballet ‘Bach Studies’ à Anvers


C’est comme s’il avait un sixième sens. Avant même que nous n’ayons prononcé les premières lettres de son nom, d’un regard, il nous somme de ne pas nous engager sur cette voie. Les choses sont claires. Entretien avec le chorégraphe star Benjamin Millepied à propos de son choix de la musique baroque de Bach pour son tout premier ballet avec le Ballet royal de Flandre et de sa démission de son poste de directeur de la danse à l’Opéra de Paris. Mais en aucun cas sur l’une des meilleures actrices au monde, et accessoirement son épouse, Natalie Portman.

©Philip Van Roe

Le chaos semble régner sur la scène du Ballet royal de Flandre. Sous la chaleur des projecteurs du théâtre de l’Eilandje, à Anvers, vingt danseurs se déplacent en ronde. Tantôt ils semblent séparés, tantôt ils glissent par trois comme un ruban. C’est le troisième jour de répétitions des ‘Bach Studies’, un ballet à découvrir jusqu’au 9 juin au Ballet royal de Flandre.

Le chorégraphe Benjamin Millepied (41 ans) vient d’arriver de Los Angeles, épuisé. “Pour mon corps, c’est comme s’il était 9h du matin, mais sans avoir fermé l’œil de la nuit.”

Cependant, il n’y a pas de temps à perdre: c’est la première série de cinq journées durant lesquelles les danseurs devront maîtriser l’ensemble du spectacle, qui dure 1 heure et 20 minutes. Le chorégraphe a effectué le travail préparatoire avec sa compagnie, à Los Angeles, et ses coachs ont passé les dernières semaines à Anvers pour finaliser la pièce sur place.

Quand les 42 danseurs du Ballet royal de Flandre sont tous sur scène, ils sont presque quatre fois plus nombreux que la compagnie de Los Angeles; c’est pour cela que le chorégraphe est présent pour finaliser la version définitive du spectacle.

©Philip Van Roe

“Plus bas.” “Ne t’étire pas autant.” “Oui, c’est bien.” “On reprend.” Les danseurs mémorisent avec leur corps les instructions, à première vue abstraites, que le chorégraphe lance à la troupe. Il est assis ou debout, se laisse tomber dans les bras d’un danseur ou accompagne un pas de danse parce qu’il est plus éloquent avec son corps qu’avec des mots. Pour un profane, tout cela paraît incompréhensible. Jusqu’à ce que Jean-Sébastien Bach entre dans la danse.

“Oui, envoyez le son!” lance-t-il à deux collaborateurs installés au fond de la salle sur les rangées de sièges vides. La Passacaille pour orgue, une pièce du XVIIIème siècle retentit à travers les haut-parleurs et envoûte les corps des danseurs. Quand leurs corps incarnent l’arc de tension de la musique, tout devient clair.

À la folie

Benjamin Millepied s’est fait connaître par le grand public en février 2011, quand l’actrice Natalie Portman a remporté un Oscar pour ‘Black Swan’, dont la chorégraphie avait été créée par le Français.
©rv

Benjamin Millepied s’est fait connaître du grand public en février 2011, quand Natalie Portman a remporté un Oscar pour ‘Black Swan’. Dans le thriller psychologique de Darren Aronofsky, elle interprète une ballerine que son art pousse à la folie.

Toutes les chorégraphies du film ont été conçues par le Français (il avait également un rôle de figurant dans le film), abondamment remercié par l’actrice dans son discours aux Oscars. Le chorégraphe jour aussi un rôle beaucoup plus important dans sa vie: celui d’époux et de père de ses deux enfants.

À Anvers, au Ballet royal de Flandre, le passage de Millepied à Hollywood n’est qu’une anecdote: c’est avant tout un nom prestigieux du monde de la danse que le directeur, Sidi Larbi Cherkaoui, a choisi d’inviter pour clôturer la saison de son corps de ballet.

Son spectacle, ‘Bach Studies’, est à la fois un exercice de danse sur des techniques complexes qu’une ode à son compositeur préféré. “Bach est intemporel parce que son œuvre est l’essence même de la nature humaine. C’est une musique pleine de questions et d’histoires. Elle n’est pas du tout abstraite, au contraire: c’est une description profonde de l’humanité. Quand on l’écoute, on est assailli par la joie et une foule d’émotions.”

Bande-annonce ‘Bach Studies’

Explosivité

Le chorégraphe n’est pas le premier à s’inspirer de Bach pour une de ses créations. Anne Teresa De Keersmaeker s’est attaquée aux six concertos brandebourgeois et de nombreuses compositions de Bach étaient destinées à des formes de danses anciennes, comme la Chaconne.

©Philip Van Roe

Cependant, les mouvements explosifs de Millepied n’ont rien à voir avec les élégants pas de danse posés par des danseurs emperruqués. “Il aurait été beaucoup plus facile de danser sur du Chopin, mais c’est la complexité de Bach qui m’a attiré. C’est comme s’il voulait exprimer son siècle et c’est ce que je voulais aussi faire pour mon premier long ballet. La musique de Bach est complexe, mais elle présente une certaine liberté et célèbre la vie. Sa musique ne fait que crier et danser; elle est pleine de mouvement. C’est ce que l’on ressent en entendant ce ‘japapapapapa, japapapapapapa, japapapapapa’.”

Si Bach avait vécu aujourd’hui, il aurait été une rock star. Le musicien de cour allemand savait comme nul autre tenir son public en haleine en combinant différentes lignes mélodiques indépendantes les unes des autres pour en faire quelque chose de complexe, mais qui sonne comme un ensemble parfait. “Avec un seul violon, il pouvait donner l’impression d’un orchestre”, ajoute Benjamin Millepied, admiratif.

La technique d’écriture utilisée par le maître est un jeu de répétitions de fragments mélodiques et de variations, appelé ‘fugue’. Et l’une des techniques de Bach que Millepied veut traduire dans le corps de ballet. “Bach avait une parfaite maîtrise de son savoir-faire. La création de sa musique impliquait un tel travail et une telle discipline qu’il est un véritable exemple pour tout artiste, dont moi, parce qu’on aspire toujours à atteindre un certain niveau de perfection pour s’exprimer encore mieux. Plus on s’améliore, plus les schémas peuvent devenir complexes.”

©Philip Van Roe

Douleurs et blessures

Millepied en sait quelque chose, car discipline et passion ne lui sont pas étrangères. Sa mère était danseuse classique et il a huit ans quand il esquisse ses premiers pas de danse: depuis, il ne s’est plus arrêté. Malgré la douleur et les blessures que tout danseur, malgré un seuil de douleur plus élevé, doit endurer, il continue à danser: “Parce que c’est quelque chose de personnel. La danse donne une liberté et une indépendance pour ressentir ses émotions et se découvrir soi-même.



Cette idée d’un Roméo et d’une Juliette a perdu son intérêt depuis longtemps. Si Juliette & Juliette, ou Roméo & Roméo, existent dans le monde réel, pourquoi pas dans le ballet?

Quand on danse, on ne parle pas et pourtant, on a une conversation émotionnelle avec soi-même ou des tiers. Pour moi, c’était une nécessité, une conviction naturelle. Il faut être quelqu’un de très particulier pour vouloir faire ce genre de choses.”

Est-il émotif? “Profondément. Et profondément sensible!”, répond-il après un éclat de rire, visiblement surpris par la question. “C’est pour ça que je suis un artiste.”

Enfant prodige

Pendant plus de quinze ans, Benjamin Millepied a été le prodige français du prestigieux New York City Ballet, qu’il a intégré à l’âge de 17 ans, en 1995, et où il a été danseur étoile pendant dix ans. Après un passage à l’Opéra de Paris, la plus ancienne compagnie de danse au monde, en tant que directeur de ballet, il démissionne au bout de deux saisons pour suivre un cap beaucoup plus moderne en créant sa troupe, le L.A. Dance Project.

C’est sur scène que son sixième sens éclate véritablement, en traduisant l’émotion en mouvements. Pendant la pause déjeuner, quand nous interrogeons les danseurs sur sa réputation, la réponse est unanime: un grand nom, et, surtout, quelqu’un qui n’hésite pas à s’asseoir sur les conventions. Surtout en matière de ballet classique.

“Je n’aime pas l’idée de dicter un style, même dans mon propre travail”, avoue le chorégraphe français? Il préfère laisser davantage de liberté créative aux danseurs afin qu’ils expriment leur propre personnalité.
©Philip Van Roe

“Ils font probablement référence à ma période à Paris”, reconnaît-il. Autrement dit, à l’époque où il a occupé la fonction de directeur du ballet de l’Opéra de Paris. Le chorégraphe souhaitait moderniser la plus ancienne institution de ballet du monde (fondée en 1669), mais la vénérable maison lui a opposé une résistance farouche. “Je viens du monde de la danse et cette discipline artistique est aujourd’hui en difficulté parce que le ballet classique est démodé à tous points de vue. On voit les femmes précieuses marcher sur des pointes ou portées par des hommes chevaleresques bondissants”, avoue-t-il.

“Nous vivons à une époque où la culture classique et, en particulier, les arts de la scène, est confrontée à des difficultés, car tant la musique, l’opéra que la danse sont trop sophistiqués, difficiles à comprendre. Le ballet novateur est rare parce qu’il y a beaucoup de résistance au changement, d’autant plus que l’ancien répertoire est toujours vendeur et que, dans le monde entier, le public qui s’y intéresse est conservateur.

Le chorégraphe Benjamin Millepied vient d’arriver de Los Angeles pour les répétitions de ‘Bach Studies’. Il est épuisé mais se met directement au travail avec les danseurs.
©Philip Van Roe

Comme il ne veut pas de nouveauté, on n’en produit pas: c’est un cercle vicieux. Même les bâtiments conçus pour le ballet classique sont dépassés: ils sont beaucoup trop grands car ils ne font pratiquement plus jamais salle comble. Voilà le contexte économique qui fait que les opéras préfèrent programmer ‘Le lac des cygnes’ de Tchaïkovski qu’une création contemporaine.”

C’est à ce problème que l’Américain d’adoption voulait s’attaquer en 2013. Il venait de recevoir le titre de Chevalier des Arts et des Lettres (la plus prestigieuse distinction honorifique française réservée aux artistes) et était encore auréolé du glamour des Oscars quand l’Opéra de Paris s’est intéressé à lui. L’institution voyait en lui le vent nouveau qui allait moderniser la compagnie de ballet.

À peine deux saisons plus tard, il s’en allait, comme un cygne noir -à ne pas confondre avec ‘le vilain petit canard’ ni avec le ‘Lac des cygnes’: la théorie du cygne noir désigne un événement hors du commun, hautement improbable et extrêmement difficile à prédire. Cette expression vient de l’anecdote suivante: en 1697, les explorateurs menés par le néerlandais Willem de Vlamingh ont été les premiers à voir un cygne noir en Australie. Hautement improbable aussi est la démission du directeur de la plus ancienne compagnie de danse du monde.

Pourtant, tout avait bien commencé: au cours de la première saison, les représentations ont passé le cap du million d’euros de chiffre d’affaires, soit une augmentation de 100%. Mais la modernisation imaginée par Millepied s’avére difficile à manœuvrer (système trop bureaucratique et danseurs un peu trop classiques) et, en 2016, il décide de jeter l’éponge. Du jamais vu à l’Opéra. Il nous confie que cette décision a été difficile à prendre -“On ne quitte pas une telle institution sans retour de manivelle”- mais qu’il la considère comme un des facteurs décisifs pour sa carrière.

©Philip Van Roe

Roméo & Roméo

“Après cette expérience à Paris, je me suis mis à réfléchir intensément à ce que pouvait être le ballet”, se souvient-il. De retour à Los Angeles, où il vit avec son épouse et leurs enfants, il décide de se concentrer sur le L.A. Dance Project, la troupe de danseurs qu’il a fondée en 2012. “L.A. Dance Project est un ‘work in progress’ super intéressant.” Il sort son smartphone de sa poche et nous montre des vidéos promotionnelles du L.A. Dance Project.

©Philip Van Roe

“Quand vous vivez dans une ville aussi immense que L.A., vous tenez à créer un sentiment de communauté avec votre public, mais aussi avec les artistes. Le L.A. Dance Project m’a permis de mettre sur pied des projets auxquels je crois vraiment, parce que je pense que l’état d’esprit qui règne dans le monde du ballet doit changer.”

Les douze danseurs permanents qui forment la compagnie se distinguent par le fait qu’ils ne correspondaient pas au modèle-type du physique du danseur ballet classique en raison de leurs origines différentes et de leur diversité. Non que Millepied déteste le ballet classique, auquel il a été formé dès l’âge de huit ans. “C’est là que se trouvent mes racines. Et pour qu’un groupe de danseurs puisse se mouvoir avec fluidité sur une scène, il doit avoir une base classique.”

Aujourd’hui, s’il présente une pièce classique, c’est à sa façon. La version de ‘Roméo et Juliette’ de Prokofiev qu’il a créée l’année dernière était déjà assez inhabituelle. “À mon avis, ce compositeur faisait plutôt de la musique de film que de ballet. J’ai donc voulu faire un film, et filmer la représentation en direct.”

Il va plus loin: “Je voulais aussi que, chaque soir, il y ait une distribution différente: Roméo et Juliette étaient un homme et une femme, ou deux hommes, ou deux femmes. Cette idée d’un Roméo et d’une Juliette a perdu son intérêt depuis longtemps: si Juliette & Juliette, ou Roméo & Roméo existent dans le monde réel, pourquoi pas dans le ballet?”

Ballet royal de Flandre

©Philip Van Roe

“J’essaie d’aller de l’avant. Et pendant le peu de temps que j’ai passé à Paris, cela n’a pas été possible. Il y avait trop de compromis, trop souvent et je ne suis pas doué pour ça.” Ce qui est étonnant car, sur scène, il donne à penser le contraire. Millepied n’est pas un chorégraphe intransigeant, mais un leader bienveillant qui donne aux danseurs la possibilité d’exprimer leur propre personnalité.

“Pendant les répétitions, je n’ai pas accordé beaucoup d’attention aux détails mineurs, mais nous y arrivons. Il faut dire que, pour représenter mon travail, le Ballet royal de Flandre est probablement la meilleure compagnie d’Europe: quand on peut travailler avec des danseurs dotés d’un tel instinct, on peut leur laisser une grande liberté. Je n’aime pas l’idée de dicter un style, même dans mon propre travail: il est beaucoup plus intéressant de laisser davantage de liberté créative aux danseurs. Je ne m’inquiète pas au sujet de l’uniformité du style de la compagnie.”

Peut-être parce que son propre style ne cesse de s’ouvrir à toutes sortes d’influences? Depuis qu’il a quitté New York, le chorégraphe danse beaucoup moins, même si la danse reste son activité principale: alors que le spectacle ‘Bach Studies’ est créé en Belgique, il présente une première exposition photographique à Kyoto, également inspirée par la danse, et il travaille sur son premier long métrage: “Une adaptation pour le cinéma de l’opéra ‘Carmen’ dans un cadre moderne, avec de la musique et de la danse.” Un film qui sortira en 2020, mais il refuse d’en dire davantage. Son regard se fait de nouveau impératif: non, Natalie Portman n’a pas participé au film. “Ce sont l’Irlandais du Nord Jamie Dornan et la Mexicaine Melissa Barrera qui tiennent les rôles principaux.”

Nous demandons encore -malgré le regard qu’il risque de darder sur nous- si, par contre, elle pourrait venir à Anvers. En hochant la tête, il répond: “Maybe. Maybe. Maybe.”

‘Bach Studies’, jusqu’au 26 mai à l’Opéra d’Anvers et du 2 juin au 9 juin à l’Opéra de Gand. Prix des billets de 14 à 55 euros. www.operaballet.be



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